Un écureuil dans la bibliothèque

                         UN ÉCUREUIL DANS LA BIBLIOTHÈQUE

Plusieurs accès conduisent à la bibliothèque : à quelques pas du parking, la grande porte, empruntée par les nombreux visiteurs ; et puis une entrée que j’appelle mon entrée secrète, que je découvris par hasard et où jamais je ne croisai qui que ce soit, à tel point que me hante l’idée d’un personnage nommé Dutilleul dans la nouvelle fantastique de Marcel Aymé : Le passe-muraille.

Un léger courant d’air frais parcourt la salle principale, qui m’impressionne encore aujourd’hui par ses dimensions, la longueur de ses allées mais surtout, surtout, la hauteur de l’édifice. À la gloire de quoi le gigantisme de ces colonnes, ces galeries et ces rayonnages comme autant de barreaux d’échelles pour atteindre le sommet ? Bon, c’est vrai, tant de choses sur tant de sujets ont été écrites sous toutes les formes possibles et depuis si longtemps que ça valait bien un temple de la mémoire, comme celui-ci.

Comme d’habitude règne dans l’endroit un calme relatif ; aucun bruit de pas car le sol est couvert d’un revêtement moelleux adapté, juste des frôlements, des susurrements, quelques craquements du bois centenaire des marches ; je préfère donc prendre l’ascenseur pour glisser en silence vers les niveaux supérieurs, loin des incunables et des imprimés les plus anciens, mémoire invisible dans les sous-sols.

Voilà, je ne suis qu’à quelques mètres de la coupole azurée d’où ruisselle la lumière. Autant que la lumière, le courant d’air ressenti en bas est plus fort ici et traverse bruyamment les étagères chargées. Je me penche par-dessus le garde-corps : le mobilier d’en bas semble habité de créatures miniatures qui le grignotent en silence. Près de moi, un espace est ouvert entre deux volumes, comme une lucarne qui attise ma curiosité. J’y passe la tête. Tout-à-coup, une gifle humide vient se flanquer sur ma joue. Délicatement, je décolle le feuillet triangulaire pour en déchiffrer des lignes qui se rejoignent…

Le monde bascule ! Ce feuillet… Ces doigts que je ne reconnais pas… Délicats, oui, mais griffus ! Je pousse un cri… qui n’est pas le mien ! Il faut que je revienne en arrière, vers l’ascenseur ! Vite, vite, je parcours la galerie qui s’amincit à mesure de ma course. Je manque tomber d’un côté, puis de l’autre ! Un panache roux est à ma poursuite ! Je suis aspiré par un trou…

Trois petits rouquins que je ne connais pas me font la fête, dans un nid où traînent quelques reliefs de fènes, de baies, de noisettes. Je sais maintenant des choses que vous ne savez pas, ou auxquelles vous ne pensiez pas. Ma bibliothèque est bien plus importante que la vôtre, humains ! Bien plus ancienne aussi ! Je dis ma bibliothèque comme je disais mon entrée secrète, mais c’est notre bibliothèque à tous, vous humains, et nous, tous. Elle est constamment vivante, tirant sa vie du plus profond de la mémoire de son sol, s’inspire de ses archives les plus anciennes pour écrire, chaque année, l’histoire nouvelle. Et puis, chaque année, à la saison de vos prix littéraires, du sous-bois jusqu’à l’acmé, de ma bibliothèque s’envolent au gré du vent les feuillets épars de l’œuvre universelle qui unit, nourrit et justifie le vivant.

Vienne l’automne pour habiller de pourpre et d’or les centenaires bienveillants qui nous diront : humains, qu’avez-vous appris ? Savez-vous lire aussi bien que les écureuils ?

Vienne l’automne, sans que la folie sourde et aveugle ait provoqué l’autodafé de notre bibliothèque.

Vienne l’automne, qu’on sache si la nouvelle piste des automobiles, plate, inerte, bruyante, stérile, fera gagner plus qu’elle n’aura fait perdre.

Que vienne l’automne, pour le prochain printemps des humains, et des écureuils.

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